

On peut aimer son époque sans l’adorer. On peut comprendre ses codes sans les confondre avec des valeurs. Et on peut parfaitement reconnaître l’efficacité des réseaux sociaux tout en refusant leur raccourci le plus toxique : l’idée que la visibilité prouve la valeur.
Le problème n’est pas que des images circulent. Le problème n’est pas que certains artistes vendent beaucoup. Le problème, c’est le glissement silencieux : si ça marche, alors c’est bien. Et, pire encore : si ça ne marche pas, alors ça ne vaut rien. Ce syllogisme est l’une des grandes erreurs culturelles du moment.
Récemment, un jeune artiste me parlait de son trouble : il travaille, il doute, et il voit autour de lui des trajectoires fulgurantes construites sur des esthétiques très “lisibles”. La tentation est immédiate : abandonner la recherche, et produire ce qui se vend. C’est humain. Et c’est précisément là que le malentendu devient destructeur.
Les réseaux récompensent une chose précise : l’attention. Ils favorisent ce qui s’attrape vite, ce qui se comprend en une seconde, ce qui produit un réflexe. Une image qui “arrête le pouce”. Un geste spectaculaire. Un procédé facilement racontable. Une esthétique immédiatement lisible. Ils privilégient aussi ce qui se répète, ce qui s’optimise, ce qui se transforme en formule reproductible. Non pas parce qu’ils ont un goût, mais parce qu’ils ont une fonction.
Ce n’est pas une critique morale. C’est une description. L’algorithme n’a ni culture, ni mémoire, ni exigence. Il ne sait pas distinguer un projet d’une formule reproductible. Il amplifie ce qui performe.
Le malentendu commence quand on demande à ces mécaniques de valider l’art.
Car un travail de recherche ne se résume pas à “ce qui plaît”. Il est souvent lent. Inconfortable. Inégal au début. Il réclame du temps, des écarts, des essais, des ratés, une discipline. Il s’inscrit dans une trajectoire. Et cette trajectoire, par définition, ne se mesure pas en likes.
Le marché, lui aussi, est multiple. Il y a un marché de l’objet : décoratif, tendance, immédiatement habitable. Et il y a un marché de la trajectoire : celui qui se construit avec un corpus, une cohérence, une progression, une capacité à surprendre sans se trahir. Les deux mondes coexistent. Les deux peuvent être respectables. Mais ils ne demandent pas la même chose, et ne promettent pas le même futur.
Le point le plus triste, c’est l’effet de contamination.
Des jeunes artistes qui travaillent sérieusement voient d’autres artistes cartonner grâce à une esthétique “lisible” et une formule reproductible, parfois sans rapport évident avec l’exigence ou la profondeur du travail. Et comme la différence de succès n’est pas toujours corrélée à la singularité, une frustration naît. Une incompréhension. Un sentiment d’injustice.
Alors certains font un choix compréhensible : ils cessent d’explorer, ils cessent de risquer, et ils se mettent à produire ce qui “marche”. Non pas parce que c’est ce qu’ils ont à dire, mais parce que c’est ce qui est récompensé vite. À ce moment-là, on ne perd pas seulement des œuvres. On perd des voix.
Et le temps, lui, reste impitoyable. Les esthétiques tournent. Les tendances passent. Les formules reproductibless’épuisent. Ce qui a servi d’accélérateur finit parfois en mur. Non pas parce que “le public ne comprend plus”, mais parce que le public est déjà ailleurs, et qu’une formule, par définition, n’a pas toujours d’endroit où grandir.
C’est là que se joue la vraie question. Pas “est-ce que ça se vend ?” mais “qu’est-ce que je suis en train de construire ?”. Un système de vente, ou une œuvre. Un style duplicable, ou un langage. Une présence, ou une trajectoire.
On peut parfaitement choisir la voie commerciale. Mais qu’on l’assume comme un métier : volume, constance, canaux, marges, distribution, logistique, relation client. Ce n’est pas “moins de travail”. C’est un autre travail. Et c’est souvent un travail très dur.
On peut choisir la voie de la recherche. Mais qu’on l’assume aussi : moins de validation immédiate, plus de temps, plus d’exigence, une économie parfois fragile, une nécessité de se nourrir (par ailleurs) le temps que le corpus existe. Ce n’est pas une posture romantique. C’est une réalité.
Et il y a une réalité qu’on évacue souvent : la recherche coûte. En temps, en énergie, en doutes, et très concrètement en argent. Beaucoup d’artistes qui choisissent la durée se retrouvent tôt ou tard “pris à la gorge”. Ce contexte fabrique mécaniquement de la conformité : quand il faut payer le loyer, la formule la plus vendable ressemble à une bouée.
Si l’on veut préserver des œuvres qui ne naissent pas dans l’urgence de plaire, il faut aussi accepter cette conséquence : ce que nous achetons, ce que nous relayons, et la façon dont nous “récompensons” oriente la production.
Ce que j’aimerais défendre, ici, c’est une idée simple : nous avons le droit de ne pas confondre les métriques et la valeur. Nous avons le droit de ne pas appeler “carrière” une suite de photos. Nous avons le droit de protéger le goût, la nuance, et la durée. Et nous avons surtout le devoir, si l’on aime vraiment les artistes, de ne pas leur vendre une fable : celle d’une vie sans travail, soutenue par la seule magie de la visibilité.
Refuser cette pression ne fait pas de vous un nostalgique. Cela fait de vous quelqu’un qui choisit.
Au fond, il ne s’agit pas de refuser l’époque. Il s’agit de choisir ce que l’on veut construire.
Laurent Béthune
Fondateur — Léo Balzac