les universels du Louvre et le rôle des musées aujourd'hui

Comment un musée peut‑il encore parler d’universel au XXIᵉ siècle, à l’heure des débats postcoloniaux, des demandes de restitution et de la remise en question des grands récits occidentaux ? C’est à cette question délicate que s’attaque le philosophe Souleymane Bachir Diagne dans son livre Les Universels du Louvre, publié chez Albin Michel en 2025.

Ce texte n’est pas seulement une réflexion abstraite sur l’art. Il propose une manière concrète de repenser le rôle du musée, qu’il soit national, territorial, privé ou associatif. C’est ce qui en fait, à mes yeux, une lecture précieuse pour toutes les institutions qui s’interrogent sur leur place dans la cité.

Depuis plusieurs années, le Louvre a engagé une réflexion sur sa propre identité. Le Pavillon des Sessions, rebaptisé en 2025 « Galerie des cinq continents », en est un symbole fort : des œuvres d’Afrique, d’Océanie et des Amériques y sont présentées au cœur même du musée, en dialogue avec les collections historiques européennes. C’est à partir de ce geste que Souleymane Bachir Diagne construit son analyse.

Plutôt que d’opposer un relativisme où chaque culture resterait enfermée chez elle à un universel imposé d’en haut par l’Occident, il propose une autre voie : l’universalisation. Autrement dit, l’universel n’est pas une essence figée, mais un mouvement, un processus vivant. Il se fabrique à travers les circulations, les traductions, les rencontres et parfois les conflits entre cultures. Le musée devient alors un espace où ce travail de mise en relation peut être rendu visible, expliqué et discuté.

Cette idée est particulièrement intéressante pour les musées qui ne disposent pas de collections encyclopédiques. Un musée privé, associatif ou territorial n’a pas besoin de prétendre « représenter le monde » pour jouer un rôle dans cette universalisation. En revanche, il peut assumer pleinement la spécificité de son point de vue : un territoire, une histoire locale, des œuvres choisies, des artistes invités. L’enjeu n’est plus de montrer tout, mais de rendre lisible une certaine manière de mettre le monde en relation depuis un lieu précis.

Le livre insiste aussi sur un point qui concerne directement le travail quotidien des équipes : chaque choix d’accrochage, de cartel, de médiation participe à cette fabrication de l’universel. La façon dont on raconte l’origine d’une œuvre, dont on mentionne (ou non) les circonstances de son arrivée dans les collections, dont on l’associe à d’autres pièces dans la salle, tout cela contribue à dessiner un certain récit du monde.

Pour les musées privés, associatifs ou territoriaux, cela ouvre plusieurs pistes de réflexion concrètes. Il s’agit d’abord de voir la collection non plus seulement comme un ensemble d’objets à conserver, mais comme un outil pour mettre en relation des histoires et des publics. Ensuite, de prendre conscience que le discours du musée – dans les salles, dans les publications, dans la communication culturelle – construit toujours une certaine idée de l’universel, qu’il soit assumé ou non. Enfin, d’oser créer des dialogues explicites entre œuvres, cultures et mémoires, en restant exigeant à la fois sur la recherche scientifique et sur la dimension historique et politique de ces choix.

Pour toutes les équipes qui réfléchissent à l’avenir de leur institution, qu’il s’agisse de grands musées ou de structures plus modestes, Les Universels du Louvre propose un cadre de pensée exigeant, mais profondément fécond. Il invite à interroger la manière dont chaque musée construit sa relation au monde : à travers ses collections, ses choix d’accrochage, ses textes, sa médiation et la façon dont il raconte l’histoire des œuvres qu’il présente.

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