Vitraux de Claire Tabouret à Notre‑Dame de Paris : faut‑il vraiment avoir peur de l’art contemporain dans la cathédrale ?

Faut‑il vraiment avoir peur des vitraux de Claire Tabouret à Notre‑Dame ?

On ne parlait presque jamais des vitraux du XIXᵉ siècle de Notre‑Dame de Paris, créés par Viollet‑le‑Duc. Il a suffi qu’on annonce leur possible remplacement par des vitraux de Claire Tabouret pour qu’ils deviennent soudain intouchables aux yeux de beaucoup. Je crois au contraire qu’une cathédrale doit continuer à vivre avec les artistes de son temps.

On ne regardait pas ces vitraux… jusqu’au jour où ils ont bougé

Soyons honnêtes : dans l’imaginaire collectif, quand on pense aux vitraux de Notre‑Dame, on pense surtout aux grandes rosaces médiévales.

Les verrières du XIXᵉ siècle de certaines chapelles, elles, n’étaient ni les pièces les plus commentées des visites, ni au centre du récit patrimonial. Elles accompagnaient l’espace plus qu’elles ne le structuraient.

Depuis que l’on parle de remplacer une série de vitraux dans six chapelles du bas‑côté sud, ces verrières sont devenues pour certains le symbole d’un patrimoine “intouchable”. Comme si l’on arrachait un organe vital de la cathédrale, alors qu’il s’agit d’une partie limitée d’un ensemble déjà largement recomposé au fil des siècles.⁠⁠​

Notre‑Dame n’a jamais été figée

On oublie souvent que Notre‑Dame est un chantier permanent depuis huit siècles.

Au XIXᵉ siècle, Viollet‑le‑Duc ne s’est pas contenté de réparer : il a réinventé des parties entières, ajouté une flèche, redessiné des éléments, conçu ou fait concevoir de nouveaux vitraux.

Et ce n’est pas tout : en 1965, le maître‑verrier Jacques Le Chevallier a déjà profondément modifié douze verrières latérales, en renonçant à la figuration héritée de Viollet‑le‑Duc pour une vitrerie plus simple et homogène. À l’époque, cela n’a pratiquement pas suscité de polémique : on parlait d’un choix de lumière, d’un parti pris plus cohérent, pas d’un “sacrilège”.⁠⁠​

Autrement dit, ce que nous regardons aujourd’hui comme un bloc “historique” est en réalité une superposition de choix successifs, souvent très contemporains de leur époque.

Il y a déjà du contemporain à Notre‑Dame

Autre point qu’on oublie facilement : Notre‑Dame accueille déjà de nombreuses œuvres du XXᵉ et du XXIᵉ siècle.

Tapisseries, tableaux, mobilier liturgique, interventions plus récentes… La cathédrale n’est pas un décor de musée médiéval, mais un lieu vivant où des artistes du siècle dernier et d’aujourd’hui ont déjà travaillé, et où l’on a déjà fait des choix esthétiques assumés.

Dans ce contexte, confier une série de vitraux à Claire Tabouret ne me paraît pas être une rupture, mais la continuité logique d’une histoire de transformations.

Pourquoi je suis favorable à ces vitraux

Je suis plutôt pour que des vitraux contemporains remplacent une partie des vitrages du XIXᵉ siècle, pour plusieurs raisons simples.

1. Une cathédrale doit vivre avec les artistes de son temps

Chaque génération a laissé une empreinte sur Notre‑Dame. Il serait étrange que la nôtre se contente de reproduire à l’identique ce que d’autres ont inventé avant nous. Laisser une artiste vivante intervenir, c’est accepter que le lieu reste habité par le présent, et pas seulement par l’image idéalisée d’un passé reconstruit.

2. La mémoire n’est pas que matérielle

Les vitraux actuels peuvent être documentés, photographiés, étudiés, parfois conservés ailleurs. Leur histoire peut continuer à être racontée, même si leur emplacement change.  

Le patrimoine n’est pas seulement la conservation gelée d’un état donné : c’est aussi la capacité à expliquer les gestes successifs. Dire, par exemple :

Au XIXᵉ siècle, Viollet‑le‑Duc a posé ici tels vitraux. En 1965, on a déjà modifié douze verrières. Au XXIᵉ siècle, Claire Tabouret est venue à son tour proposer une lecture de la lumière.

3. L’art sacré n’a pas à être seulement nostalgique

Les vitraux médiévaux, ceux du XIXᵉ, ont été en leur temps des gestes contemporains, parfois discutés. Refuser a priori le travail de Claire Tabouret au nom d’une authenticité figée, c’est oublier que l’art sacré a toujours été, d’abord, l’art d’une époque précise, avec ses formes, ses couleurs, ses obsessions.

On peut ne pas aimer une proposition, préférer un autre style, un autre artiste. Mais sur le principe, je trouve sain que Notre‑Dame continue d’accueillir des œuvres de son temps.

Avant de condamner ces vitraux par principe, il me semble utile – pour celles et ceux qui le peuvent – d’aller voir les maquettes et le travail de Claire Tabouret présentés au Grand Palais. On peut ensuite rester réservé ou critique, bien sûr, mais au moins à partir d’un contact réel avec l’œuvre, et pas seulement depuis une posture.

On peut débattre des formes sans refuser le principe

Les inquiétudes des opposants ne sont pas toutes absurdes. On peut :

discuter de la façon dont les décisions sont prises,  

débattre des maquettes, des couleurs, de la façon dont ces vitraux dialogueront avec le reste,  

interroger l’équilibre entre mémoire, liturgie et création.

Mais pour moi, cela ne justifie pas de fermer la porte, par principe, à toute intervention contemporaine dans ces chapelles.

Je préfère une Notre‑Dame qui continue à intégrer, de temps en temps, des œuvres nouvelles – quitte à ce qu’elles fassent débat – à une Notre‑Dame figée dans une image confortable, mais morte.

Après tout, si nous aimons tant ces monuments, c’est aussi parce qu’ils portent en eux les couches de décisions, de goûts et de risques que d’autres ont pris avant nous.  

La vraie question, au fond, est peut‑être celle‑ci :

acceptons‑nous, nous aussi, de laisser une trace assumée de notre époque dans la pierre et le verre de la cathédrale,

ou préférons‑nous simplement contempler, à distance, le courage des siècles passés ?

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